LETTRE DE LIAISON


Intervention d’Yvon Breda
au BDFN de la FSU du 2 mars 2015

Il
me semble nécessaire de revenir sur le fait politique, à l’échelle européenne,
que constitue l’ « accord » signé par le nouveau gouvernement grec Tsipras-Kammenos,
Syriza-« Grecs Indépendants », avec la Commission européenne
.

En
l’espace d’un mois, ce gouvernement a foulé aux pieds toutes les raisons pour
lesquelles plus de deux millions de travailleurs et jeunes grecs ont voté pour
Syriza le 25 janvier. La constitution d’une coalition gouvernementale avec les
« Grecs Indépendants », une scission de la Nouvelle Démocratie qui a mis en
œuvre toutes les contre-réformes au cours des dernières années, avait à cet
égard valeur d’annonce de plan.

Cet
accord, c’est la reconnaissance de la « dette » grecque et donc son
« remboursement ».  C’est aussi l’engagement de faire payer cette « dette » aux
seuls travailleurs grecs, puisque Syriza a convenu avec son allié gouvernemental
de ne toucher à aucun des privilèges du clergé orthodoxe, des armateurs ou du
patronat. Cet accord implique de tourner le dos aux quelques promesses de Syriza
favorables aux travailleurs et aux jeunes. Cet accord implique enfin que les
contre-réformes convenues depuis cinq ans avec la « Troïka » ne soient pas
remises en cause, et que toute mesure décidée par le gouvernement grec soit
soumise à l’aval de Bruxelles, Paris, Londres, Berlin.

La
« leçon » politique que les principales bourgeoisies d’Europe voudraient
infliger à travers cet accord ne concerne pas que les travailleurs grecs : elle
est adressée aux travailleurs et aux jeunes de tout le continent. Cette
« leçon », c’est qu’il n’y aurait pas d’autre choix que de poursuivre pour le
pire et l’encore pire la même politique de contre-réformes anti-ouvrières qui
saignent le peuple grec depuis 5 ans. La vérité, c’est qu’il n’est effectivement
pas possible de mener une politique favorable aux travailleurs si l’on ne remet
pas en cause les fondements du mode de production capitaliste – une option que
les dirigeants de Syriza n’ont pas même soulevée. Notre fédération, dont les
dirigeants ont salué la victoire électorale de Syriza comme « une brèche
ouverte dans l’Europe de la Finance »
et « l’espoir d’une évolution en
faveur d’une autre conception de l’Europe »
(Pour, janvier 2015) est
directement concernée.

Il
faut le dire : le gouvernement Tsipras-Kammenos, Syriza-Grecs Indépendants,
apparaît comme un gouvernement anti-ouvrier. Cette alliance politique entend
reproduire sous forme de farce la tragédie déjà jouée par les dirigeants du
PASOK, massivement élus en 2009, et qui se sont alliés avec la Nouvelle
Démocratie pour avaliser les mémorandums.

Mais ce gouvernement se situe en contradiction totale avec ce que les
travailleurs et la jeunesse grecs ont exprimé lors des élections du 25 janvier :
ils ont élu une nette majorité de députés issus des partis liés au mouvement
ouvrier, Syriza, KKE et PASOK dont l’influence au sein des organisations
syndicales reste considérable. Ils ont voté, non pas par adhésion aux programmes
de ces partis, mais dans le prolongement de leurs propres luttes, grèves et
manifestations, de leurs propres revendications exprimées depuis 5 ans. Il n’est
pas possible de savoir à l’avance comment les travailleurs grecs réagiront à
cette nouvelle trahison. Mais ce qu’il est possible de dire, c’est que l’issue
positive, la seule, passerait désormais par le combat pour dicter à cette
majorité les revendications, ce qui supposerait de refuser tout paiement de la
prétendue « dette », donc de rompre avec le gouvernement Tsipras-Kammenos.

Je
dis et je maintiens : rompre avec le gouvernement, dicter les revendications à
la majorité issue des partis ouvriers. Eh bien, si l’on considère maintenant
ce qui vient de se passer en France
, on a une illustration saisissante de ce
que donne l’orientation inverse : car si le gouvernement Hollande-Valls-Macron-Pinel
vient de recourir au 49-3 pour faire passer sa loi, ce n’est pas en réaction à
une crise politique qui le mettrait immédiatement en difficulté. Du côté des
dirigeants syndicaux, il n’y a pas eu une voix pour demander le retrait du
projet de loi, pas une voix pour en exiger l’abrogation désormais. C’est, au
contraire, parce que depuis des mois les dirigeants des organisations syndicales
ont multiplié les signes de soumission au gouvernement, passant sous silence
l’offensive anti-ouvrière historique contenue dans la loi Macron pour mieux
garnir les rangs de l’ « union nationale » autour des « valeurs de la
République », que Valls a jugé possible de passer en force sans même accorder
aux députés dits « frondeurs » les quelques miettes qu’ils réclamaient pour
voter ce texte.

C’est encore appuyés sur cette collaboration des dirigeants syndicaux que ceux
du MEDEF ou de l’UMP se sont offert le luxe de ne pas voter le texte, après
l’avoir co-élaboré de bout en bout. Alors oui : c’est bien l’ « esprit du 11
janvier » qui a inspiré Valls, et ce sont bien les « valeurs de la République »,
de la Vè, qui s’expriment en concentré dans le recours au 49-3. Le passage en
force de la loi Macron constitue un coup d’une extrême violence porté aux
travailleurs, un coup porté à froid : en négatif, il s’agit d’une illustration
cuisante de la nécessité de rompre avec le « dialogue social » avec le
gouvernement, sur le terrain des contre-réformes.

Et
les mêmes dirigeants syndicaux qui ont laissé passer la loi Macron, le 49-3,
sans lever le petit doigt, proposent maintenant l’organisation d’une journée
« d’actions » pour le 9 avril. La question qui est posée, c’est : cette journée
a-t-elle pour objectif de donner un coup d’arrêt à l’offensive du gouvernement ?
Vraisemblablement pas, si l’on considère le fait que Valls a convoqué les
directions syndicales le 25 avril pour discuter des « seuils sociaux » et du
projet de loi sur le « dialogue social »  – c’est-à-dire la liquidation des
délégués d’entreprise, des sections syndicales d’entreprise – et que tous ont
répondu présent.

Dans la Fonction Publique, la journée du 9 avril est posée alors que :

         
Les négociations sur les « Parcours
Professionnels, les Carrières et la Rémunération » dirigés contre le statut
général des fonctionnaires se poursuivent, avec la participation sans faille de
tous les dirigeants syndicaux ;

         
Le gouvernement n’a pas renoncé à faire
endosser par les directions syndicales un projet d’accord sur la « Qualité de
Vie au Travail » qui, sous couvert de favoriser l’ « expression directe des
agents », entend les associer de force aux suppressions de postes, à la prise en
charge d’une pléthore de tâches, à la destruction des métiers ;

         
Dans l’enseignement public, les enseignants
du second degré sont confrontés aux conséquences pratiques de l’abrogation des
décrets de 1950 qui définissaient leurs statuts, une abrogation contre laquelle
les dirigeants du SNES n’ont pas levé le petit doigt.

Je
terminerai sur ce dernier point : après l’adoption d’une nouveau décret
définissant les obligations de service des enseignants cet été, le gouvernement
élabore actuellement une circulaire d’application qui est un véritable bréviaire
de la destruction du métier d’enseignant. La continuité est totale entre le
décret et la circulaire : mais cette dernière a pour caractéristique de
détailler précisément l’addition, en termes de tâches exigibles et imposables
par les chefs d’établissement – c’est-à-dire absolument tout et n’importe quoi,
dans la seule limite des 1607 heures annuelles valables dans la Fonction
Publique. Le décret sur les nouvelles indemnités IMP confère, quant à lui, un
pouvoir discrétionnaire aux chefs d’établissements sur les missions, la
rémunération et l’évaluation du travail des enseignants !

Donner un coup d’arrêt à l’offensive gouvernementale : cela commencerait
assurément par cesser de soutenir ce gouvernement en cessant de « dialoguer »
avec lui de tous ses projets réactionnaires. De manière immédiate, la
responsabilité des dirigeants du SNES et de la FSU, ce serait de se prononcer
pour le retrait pur et simple du projet de circulaire sur les obligations de
service, l’abrogation du décret instituant les IMP, l’abrogation de la
circulaire de juillet 2014 et le retour à la situation antérieure.

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